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Le régiment n’avait point reçu d’ordre de départ, et le capitaine Dobbin n’avait pas vu George.

« Il est très-probablement avec sa sœur, avait articulé le capitaine ; faut-il y aller et relancer ce paresseux ? »

Elle lui avait tendu la main en signe de remercîment, et on l’avait vu traverser la place.

Elle attendit, elle attendit longtemps, et George ne vint pas.

Pauvre petit cœur ! toujours à espérer et à battre, toujours patient et plein de foi ! Qu’y a-t-il à décrire dans cette vie-là ? Ah ! l’on n’y trouve point ce qu’on appelle des incidents. Tout le long du jour, c’est le même sentiment : « Quand viendra-t-il ? » Même pensée le soir en s’endormant, le matin au réveil. Et George jouait au billard avec le capitaine Cannon dans Swallow-Street, pendant qu’Amélia s’informait de lui auprès du capitaine Dobbin ; car c’était un joyeux et aimable compagnon, et il excellait à tous les jeux d’adresse.

Une fois, après trois jours d’absence, miss Amélia prit son chapeau et se rendit chez les Osborne.

« Quoi ! vous laissez notre frère pour venir nous voir ? dirent les jeunes filles ; vous vous êtes donc querellés, Amélia ? Contez-nous cela ! »

Non, il n’y avait pas eu de querelle.

« Qui pourrait se quereller avec lui ? » répondit-elle les yeux remplis de larmes.

Elle venait seulement pour… voir ses chères amies, avec lesquelles elle ne s’était point trouvée depuis si longtemps.

Ce jour-là, elle fut si maladroite et si gauche que les demoiselles Osborne et leur gouvernante, qui étaient toujours aux carreaux pour la voir s’en aller, s’étonnèrent de plus en plus que George pût trouver quelque chose de bien dans cette pauvre petite Amélia.

Et pourquoi aurait-elle livré son timide et tendre cœur à l’inspection de ces jeunes demoiselles, à leurs yeux noirs et assurés ? Il valait mieux le cacher et le replier sur lui-même. Je sais bien que les demoiselles Osborne excellaient à donner leur avis sur un châle de cachemire ou une jupe de satin rose. Quand miss Turner avait fait teindre le sien en pourpre, quand miss Pickford avait métamorphosé sa palatine d’hermine en manchon et en garnitures, je vous assure que ces changements n’avaient point échappé à ces pénétrantes demoiselles. Mais, voyez-