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ou qu’à son choix elle donnerait le bras à Becky et le coussin à Rawdon.

« Nous sommes faits pour être ensemble, disait-elle. Nous sommes, ma toute belle, les seuls vrais chrétiens du comté. »

Elle ne donnait point par là une bien haute idée de la religion de l’endroit.

À côté de ses belles dispositions religieuses, miss Crawley affichait, comme nous l’avons dit, des opinions ultra-libérales, et ne manquait jamais l’occasion de les laisser percer de la manière la plus franche.

« Belle chose que la naissance, ma chère ! disait-elle à Rebecca, voyez mon frère Pitt, voyez les Huddleston, qui sont ici depuis Henri II, voyez cette pauvre Bute au presbytère. Y en a-t-il un parmi ces gens-là qui vous vaille en intelligence, en bonnes manières ? Vous valoir ? ils ne valent pas même cette pauvre chère Briggs, ma demoiselle de compagnie, ou Rinceur, mon sommelier. Mais vous, mon amour, vous êtes un petit prodige, un vrai bijou ; vous avez plus de cervelle dans votre tête que tout le comté ensemble ; si le mérite était à sa place dans ce monde, vous seriez duchesse. Mais non, il ne devrait point y avoir de duchesses du tout, et vous ne devriez avoir personne au-dessus de vous. À mes yeux, mon ange, vous êtes autant que moi, et sous tous les rapports. Mettez un peu de charbon dans le feu, ma chère. Voulez-vous prendre cette robe pour y faire quelques changements ? vous travaillez comme une fée. »

C’est ainsi que cette vieille égalitaire chargeait son ange de ses commissions et de ses reprises, et lui faisait lire des romans tous les soirs jusqu’au moment où elle s’endormait.

À l’époque où nous sommes, le monde élégant venait d’être mis en révolution par deux aventures qui, comme le disaient les journaux du temps, avaient de quoi donner de la besogne aux docteurs à longue robe. L’enseigne Shafton était parti avec lady Barbara Fitzurze, fille du comte des Brouillards et riche héritière. D’autre part, Vere-Vane, homme de quarante ans sonnés, connu jusqu’alors pour sa conduite irréprochable et à la tête d’une nombreuse famille, avait, d’une façon subite et scandaleuse, quitté sa maison pour les beaux yeux d’une actrice, mistress Rougemont, âgée de soixante-cinq ans.

« C’était aussi ce qu’on avait de mieux à dire en faveur de ce cher