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CHAPITRE X.


Miss Sharp commence à se faire des amis.


Admise désormais parmi les membres de l’aimable famille dont nous venons de donner une rapide esquisse, Rebecca devait naturellement mettre tous ses efforts à s’y rendre agréable, comme elle disait. On ne manquera pas d’admirer cette disposition à la reconnaissance dans une orpheline sans appui, et, s’il entrait dans ses calculs une certaine dose d’égoïsme, qui ne trouverait après tout à sa prudence de fort légitimes excuses ?

« Je suis seule au monde, disait cette jeune fille, sans amis. Je n’ai rien à espérer que de mon travail, tandis que cette petite Amélia aux joues roses, sans avoir la moitié de mon intelligence, se voit à la tête de dix mille livres et d’un établissement certain. La pauvre Rebecca, dont la figure est bien au-dessus de la sienne, doit compter seulement sur les ressources de son esprit. Eh bien, voyons si mon esprit ne saura pas me créer une position honorable, et si quelque jour miss Amélia n’aura pas à reconnaître de combien je lui suis supérieure. Ce n’est pas que j’en veuille à la pauvre Amélia. Qui pourrait en vouloir à une créature aussi inoffensive et aussi avenante ? Mais ce sera un beau jour que celui où, dans le monde, je prendrai rang au-dessus d’elle. Et qu’y aurait-il, après tout, d’étonnant à cela ? »

C’est ainsi que l’imagination romanesque de notre jeune amie entrevoyait dans l’avenir mille visions dorées. Et pourquoi nous scandaliser, si dans tous ces châteaux en Espagne elle plaçait un mari pour principal habitant ? Les jeunes filles peuvent-elles avoir d’autres rêves qu’un mari ? À quelle autre chose, dites-moi, rêvent leurs chères mamans ? « Je serai ma maman à moi-même, » disait Rebecca avec un serrement de cœur, lorsqu’elle pensait à sa mésaventure avec Joe Sedley.

Elle résolut donc sagement de donner à sa position dans la famille de Crawley-la-Reine tout le bien-être, toute la sécurité possible,