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tous les mouvements. Si son amour lui donnait assez de pénétration pour en deviner les sentiments, il ne voyait, hélas ! qu’avec trop d’évidence qu’il ne s’y trouvait point encore de place pour lui ; son âme douce et patiente acceptait son sort tel qu’il lui était fait, et pour beaucoup il n’aurait pas voulu le changer.

Quant aux parents d’Amélia, ils pénétraient déjà sans doute les intentions du major, et paraissaient assez disposés en sa faveur. Tous les jours Dobbin allait les voir, et là passait des heures entières avec eux, avec Amélia, avec l’honnête M. Clapp et sa famille. Sous un prétexte ou un autre, il apportait des présents à chacun d’eux, et cela presque tous les jours. Il avait su se concilier les bonnes grâces de la petite fille de M. Clapp, grande favorite d’Amélia, et qui appelait Dobbin le major Sucrecandi. D’ordinaire cette petite fille remplissait les fonctions de maître des cérémonies, et introduisait notre ami auprès de mistress Osborne. Un jour celle-ci ne put s’empêcher de rire en voyant le major Sucrecandi arriver à Fulham et descendre de son cabriolet avec un cheval de bois, un tambour, une trompette et autres joujoux non moins guerriers, à la destination du petit George, à peine âgé de six mois. Ces présents étaient au moins anticipés.

L’enfant dormait.

« Chut ! » fit Amélia, craignant qu’il ne se réveillât au bruit que faisaient les bottes du major ; elle souriait en même temps de voir Dobbin trop embarrassé de ses jouets pour prendre la main qu’elle lui tendait.

« Descendez, petite Marie, dit-il alors à l’enfant ; j’ai à parler à mistress Osborne. »

Celle-ci leva sur lui des yeux tout étonnés, puis aussitôt les reporta sur le berceau de son fils.

« Je suis venu vous faire mes adieux, Amélia, lui dit-il en lui prenant sa main blanche et délicate.

— Vos adieux ! vous allez donc partir ? reprit-elle en souriant.

— Vous n’aurez qu’à remettre vos lettres à mes correspondants, continua-t-il, ils me les feront passer ; car vous m’écrirez, n’est-ce pas ? je vais m’absenter pour bien longtemps.

— Je vous donnerai des nouvelles de George, mon cher William, car vous êtes bien bon pour lui et pour moi. Regardez cette gentille figure, ne dirait-on pas celle d’un ange ? »