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que lui réservait la destinée, de se montrer toujours digne du nom qu’il portait.

Un sentiment d’orgueil, ou peut-être un faux respect humain, l’avait empêché d’en dire plus long ; et puis, d’ailleurs, son père pouvait-il voir les baisers dont il avait couvert l’adresse ? L’âme partagée entre d’amers regrets et des désirs de vengeance, M. Osborne laissa échapper la lettre de ses mains ; il aimait toujours son fils, mais il ne lui avait point pardonné.

Deux mois environ après la réception de cette lettre, les demoiselles Osborne ayant accompagné leur père à l’église, le virent se mettre à une autre stalle que celle qu’il occupait d’ordinaire pendant le service divin ; de cette place, il tenait ses yeux constamment fixés sur la partie du mur qui s’étendait au-dessus de leur tête. Les yeux des jeunes filles prirent aussitôt la même direction, et elles aperçurent un bas-relief scellé dans la muraille, où l’on voyait la Grande-Bretagne en pleurs appuyée sur une urne ; une épée brisée, un lion couché indiquaient assez que c’était quelque monument commémoratif consacré au souvenir d’un guerrier frappé au champ d’honneur. Les marbriers fabriquaient, à cette époque, quantité de ces emblèmes funèbres qu’on peut voir, pour la plupart, sur les murs de Saint-Paul, où l’orgueil humain étale jusque dans la mort l’orgueil de sa vanité.

Au-dessous du marbre funéraire on voyait sculptées les armes des Osborne, et une inscription ainsi conçue :

À LA MÉMOIRE

DE GEORGE OSBORNE, ESQUIRE

CAPITAINE AU ***e RÉGIMENT D’INFANTERIE

DE SA MAJESTÉ,

MORT À L’ÂGE DE VINGT-HUIT ANS,

EN COMBATTANT POUR SON ROI ET SON PAYS,

DANS LA FAMEUSE JOURNÉE DE WATERLOO,

LE 18 JUIN 1815.

Dulce et decorum est pro patria mori.

À cette vue, les deux jeunes sœurs éprouvèrent une telle émotion que miss Maria fut obligée de quitter l’église. Les assistants s’écartèrent respectueusement pour donner passage à ces deux jeunes filles en noir dont les sanglots n’excitaient pas moins la compassion que la douleur muette de leur vieux père, immobile à