Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/411

Cette page n’a pas encore été corrigée


a-t-elle planté là son mari ? Je sais qu’il ne valait pas grand’chose et que sa réputation n’était pas meilleure que lui ; je n’ai pas oublié les manœuvres de ce chevalier d’industrie pour arriver à dépouiller ce pauvre George. Et puis, lorsqu’ils se sont séparés, n’y a-t-il pas eu à ce propos du bruit et du scandale ? Il est venu comme une rumeur de cela à mes oreilles. »

Le major Dobbin, s’échauffant de plus en plus, accablait de ses fâcheux souvenirs la pauvre Rebecca, tandis que Jos faisait de son mieux pour le convaincre qu’elle était digne de tout respect et qu’il fallait voir en elle la plus vertueuse comme la plus persécutée des femmes.

« Je le veux bien, dit le major en diplomate consommé, nous nous en rapporterons à mistress George. Allons de ce pas la consulter. Vous m’accorderez, j’espère, que nous ne pouvons tomber sur un meilleur juge en cette matière.

— Peuh ! Emmy ! fit Joseph, qui n’était pas alors dans ses moments de tendresse pour sa sœur.

— Eh bien quoi ? reprit le major avec vivacité, morbleu ! monsieur, c’est la femme qui possède le jugement le plus sensé et le plus fin que j’aie rencontré de ma vie. Je vous le répète, allons de ce pas la trouver ; nous lui demanderons ce qu’elle pense d’un rapprochement avec cette femme, et, quelle que soit sa décision, je m’engage à m’y soumettre. »

Ce fourbe abominable de Dobbin croyait dans son for intérieur être sûr d’avance de l’arrêt. Il se rappelait qu’autrefois Emmy avait été, et avec de trop justes motifs, jalouse de Rebecca, et elle ne prononçait jamais son nom qu’avec un frémissement de terreur. Or, une femme jalouse ne pardonne jamais, pensa Dobbin. Ce fut au milieu de ces réflexions que les deux amis arrivèrent auprès de mistress George, qui roucoulait en ce moment de toute la force de son gosier, sous la direction de Mme Strumpff. Quand la maîtresse de chant se fut retirée, Joseph entama la conversation avec le ton solennel qui le quittait rarement :

« Amélia, ma chère, lui dit-il, par mon âme, je viens de faire la plus extraordinaire, oui, la plus extraordinaire rencontre que vous puissiez imaginer : une de vos anciennes amies, une de vos bonnes amies est nouvellement arrivée ici, et je serais bien aise que vous allassiez lui faire visite.