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À l’aventure.

Par un motif dont on nous saura gré, nous sommes obligé de jeter le voile sur une certaine partie de l’existence de mistress Rebecca Crawley. C’est une de ces concessions qu’il convient de faire à ce monde moral qui, sans déclarer une guerre acharnée au vice, éprouve cependant une répugnance insurmontable à l’entendre appeler par son nom. Dans la Foire aux Vanités il est des choses qui se font tous les jours, que personne n’ignore, et dont cependant on ne parle jamais, à la mode de ces sectateurs d’Arhiman, qui veulent bien adorer le diable, mais à la condition de n’en jamais prononcer le nom. Un public délicat et poli ne pourra souffrir qu’on lui présente une description du vice dans sa laideur native, tout comme une Américaine ou une Anglaise aux principes sévères et inflexibles se récriera toutes les fois que le mot culotte viendra blesser ses chastes et candides oreilles ; et cependant, madame, vous voyez chaque jour ce vêtement si indispensable se promener dans nos villes, sans que votre vue en soit autrement offusquée. Si l’on en était réduit à rougir toutes les fois qu’on le voit passer, il faudrait en ce cas disposer d’une terrible provision de pudeur. Mais heureusement votre modestie ne s’alarme, votre pudeur ne se croit outragée que lorsque ce nom est prononcé devant vous.

L’écrivain du présent récit, désirant donner la preuve de sa déférence aux susceptibilités du l’usage, ne fera voir la dépravation que sous son jour léger, coquet, aimable et séduisant, de manière à ne blesser la délicatesse de personne. Aucun de nos lecteurs ne pourrait jusqu’ici accuser Becky, qui certainement n’est pas un dragon de vertu, d’avoir froissé en rien la bienséance dans ses formes extérieures, et l’écrivain prie ses lecteurs de lui dire si jamais une seule fois il lui est arrivé de manquer aux convenances, et si dans la description de cette syrène à la voix enchanteresse, aux sourires trompeurs, aux irrésistibles séductions, aux artifices pleins de grâce et de coquetterie,