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eut avoué en rougissant la vérité sans détour, Jos fit pleuvoir sur lui une grêle d’imprécations que nous ne consignerons point ici, mais qui n’auraient point laissé de doute à Dobbin au sujet de la damnation éternelle de son ami, s’il avait dû comparaître incontinent devant le juge suprême. Il envoya le major à tous les diables, il lui déclara qu’il ne voyagerait pas avec lui ; que c’était le comble de la cruauté, de l’inconvenance, que de venir troubler ainsi le sommeil d’un honnête homme. Le major dut battre en retraite devant l’ouragan qu’il venait de soulever et laissa Jos reprendre le fil de son sommeil.

Pendant ce temps, la chaise de poste était amenée devant l’auberge ; le major monta dedans et partit sans plus de retard.

Il eût été un grand seigneur anglais voyageant pour son plaisir, ou bien le courrier d’un homme de bourse, car ceux du gouvernement ont d’ordinaire des allures plus pacifiques, qu’il n’aurait pas couru la grande route avec plus de célérité. Les postillons, en voyant les pourboires qu’il leur jetait, prenaient Dobbin pour un prince déguisé.

Comme elle lui paraissait verte et souriante, cette campagne qui, dans la rapidité de sa course, semblait fuir bien loin derrière lui ! comme elles lui paraissaient aimables et animées ces petites villes où les bateliers venaient à sa rencontre avec de gais sourires et de profonds saluts ! Il passait comme un ouragan devant ces auberges placées au bord de la route, dont les enseignes pendaient aux arbres, où chevaux et charretiers s’arrêtaient pour se rafraîchir sous un ombrage épais ; devant les vieux châteaux avec leurs parcs ; devant les chaumières groupées autour d’une antique église ; enfin il foulait le sol anglais ; enfin il respirait l’air natal. Est-il au monde une joie que l’on puisse comparer à celle-là ? Tout prend un air de fête aux yeux du voyageur qui revient dans sa patrie ; tout, sur son passage, semble le saluer et lui souhaiter sa bienvenue ; et pourtant le major Dobbin, sur la route de Southampton à Londres, ne voyait rien autre chose que le chiffre décroissant des bornes milliaires. Ah ! n’en doutez pas, c’est qu’il était pressé de revoir sa famille, d’embrasser sa mère et ses sœurs !

Une fois à Piccadilly, il compta les secondes qu’il lui fallut pour se rendre à son ancien logis, chez Slaughter, auquel il ne voulut point faire d’infidélité. Dix années s’étaient écoulées depuis qu’il y avait fait sa dernière visite, depuis que George et