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la plus fardée. Les jeunes passagers, pour tromper la longueur de la traversée, faisaient toujours cercle autour de Sedley, le priant de leur raconter ses merveilleux exploits contre les tigres et Napoléon. Il fut sublime à la visite qu’il rendit à la tombe de l’empereur à Longwood, lorsqu’au milieu de tous les passagers et de tous les jeunes officiers du navire à l’exception du major Dobbin qui était resté à bord, il leur raconta toute la bataille de Waterloo, et leur démontra que sans lui, Jos Sedley, Napoléon n’aurait jamais perdu la bataille, ni par suite été exilé à Sainte-Hélène.

Lorsque le navire eut remis à la voile de Sainte-Hélène, Jos s’empressa de distribuer, avec une générosité vraiment royale, ses provisions de bordeaux, de conserves, d’eau gazeuse qu’il avait prises pour charmer les ennuis de la route. Comme il n’y avait point de dames à bord, et que le major avait cédé le pas à l’employé civil, celui-ci avait à table la place d’honneur ; aussi, le capitaine et les officiers du Ramchunder l’entouraient-ils de tous les égards auxquels son rang lui donnait droit. Il ne parut point toutefois pendant deux jours de tourmente où la mer venait déferler sur le pont, mais il resta dans sa cabine à lire la Blanchisseuse de Finchley-Common, laissée à bord par l’honorable lady Emily Cornemiouse, femme du révérend Silas Cornemiouse, en se rendant à leur évêché du Cap. Pour lecture ordinaire, il portait avec lui un ballot de romans et de pièces de théâtre, qu’il prêtait aux autres passagers ; enfin, son affabilité et ses prévenances l’avaient mis fort bien avec tout le monde.

Que de fois, par une belle et chaude soirée, tandis que le vaisseau traçait sa ligne d’écume sur la mer mugissante, que la lune et les étoiles brillaient à la voûte céleste, que les tintements inégaux de la cloche de quart troublaient seuls le silence de la nuit, Sedley et le major, assis sur la dunette, et fumant l’un son cigare, l’autre son hookah bourré par son domestique indien, avaient parlé du sol natal.

Dans ces entretiens intimes, le major Dobbin ne manquait jamais de faire tomber, avec une adresse merveilleuse, la conversation sur Amélia et son fils, tandis que Jos parlait, sans beaucoup de ménagement, des malheurs de son père et du sans-gêne du vieillard à le mettre à contribution. Le major s’efforçait alors de le ramener à de meilleurs sentiments en lui faisant