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cadeau du major ; le tissu en était des plus beaux et des plus fins, et le marchand trouva qu’il y gagnait en lui donnant vingt guinées.

Folle de joie et de bonheur, elle se rendit bien vite avec ses richesses dans une des meilleures librairies de Londres, et y fit les emplettes qui devaient combler les désirs de George ; puis elle rentra à Brompton en proie aux plus doux transports. Sur la première page des volumes, elle mit de son écriture la plus soignée : Donné à George Osborne, le jour de Noël, par sa mère bien affectionnée. Les livres subsistent encore avec cette touchante inscription.

Elle voulut placer elle-même les livres sur le pupitre de son fils, afin qu’il pût les voir à sa rentrée de l’école ; mais, en sortant de sa chambre, elle rencontra dans le couloir sa mère, dont les regards furent attirés par la dorure de ces charmants petits volumes, reliés avec le plus grand luxe.

« Qu’est-ce que cela ? dit-elle.

— Des livres pour George, répondit Amélia en rougissant ; je… les lui avais promis pour sa Noël.

— Des livres ? s’écria la vieille femme avec indignation, des livres, quand nous manquons ici de pain ! des livres, quand, pour assurer notre nourriture et celle de votre fils, pour épargner à votre père l’ignominie de la prison, j’ai vendu jusqu’au moindre bijou, j’ai ôté mon châle de mes épaules, j’ai fait argent de tout, et même de nos couverts ! Aucun sacrifice ne m’a coûté pour que nos fournisseurs au moins n’aient pas le droit de nous insulter ! Et il fallait payer le loyer à M. Clapp, un si honnête homme, si poli, si prévenant, et qui d’ailleurs, lui aussi, a ses charges à supporter ! Amélia ! Amélia ! vous me brisez le cœur avec vos livres, avec votre enfant, dont vous avez causé la misère pour ne pas consentir à vous en séparer ! Dieu veuille, Amélia, que vous soyez plus heureuse même que je ne l’ai été moi-même ! Voilà Jos qui abandonne son père dans ses chagrins et dans sa vieillesse ; voilà George, dont l’avenir pourrait être assuré, qui, un jour, pourrait se voir très-riche… qui va à l’école avec une montre d’or et une chaîne autour du cou, tandis que mon pauvre vieux mari n’a pas un shilling dans sa poche ! »

Le discours de mistress Sedley se termina par des sanglots et des pleurs qui retentirent dans toute la petite maison et arrivèrent aux