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longtemps, comme le lui dit sèchement sa mère, si ses préoccupations n’eussent pas été uniquement pour M. Georgy. Elle ne répondit pas un seul mot à ses reproches, mais remit tout son argent à sa mère et resta dans sa chambre, où elle versa un torrent de larmes. Son cœur saigna bien cruellement, lorsqu’il lui fallut, ce jour même, décommander les vêtements de son fils, dont elle se promettait un si bel effet pour la Noël, et dont elle avait discuté la coupe et décidé la forme dans maintes conférences tenues à ce sujet avec une petite modiste de ses amies.

Mais il lui fut surtout pénible d’annoncer cette résolution au petit George, qui en poussa des cris de désespoir. Ses camarades avaient tous des habits neufs à la Noël, et ils ne manqueraient pas de se moquer de lui ; il voulait avoir des habits neufs ; elle les lui avait promis. La pauvre veuve, pour toute réponse, le couvrit de baisers et se mit à raccommoder les habits râpés de l’enfant, en les arrosant de ses larmes. Une inspiration lui vint : peut-être par la vente de quelques-uns des bien modeste bijoux qu’elle possédait encore, pourrait-elle trouver le moyen de se procurer les précieux habits. Il lui restait son châle de l’Inde que Dobbin lui avait envoyé, et elle se souvint d’une boutique où l’on tenait des articles de l’Inde et où elle en avait acheté autrefois avec sa mère, dans ses jours de grandeur et d’opulence. Ses joues reprirent leur incarnat, ses yeux brillèrent de joie dès qu’elle eut découvert cette ressource inespérée. Ce matin-là elle fut heureuse en embrassant George. Lorsqu’il partit pour la pension, elle le suivit des yeux avec un sourire de fierté et l’enfant devina que ce regard cachait pour lui de bonnes nouvelles.

Elle enveloppa le châle dans un mouchoir, qui lui venait également du major, dissimula le paquet sous sa pelisse, et partit d’un pas léger et joyeux pour sa petite expédition. Rien ne pouvait arrêter sa course rapide, et les passants se retournaient tout étonnés de voir cette petite dame, au teint rose et frais, marcher en si grande hâte. Amélia calculait déjà l’emploi du prix de son châle ! Avec les vêtements elle pourrait encore donner à George les livres qu’il désirait depuis longtemps et payer le semestre de sa pension ; elle achèterait aussi un manteau pour son père en remplacement de sa grande redingote, si vieille et si usée. Elle ne s’était point trompée sur la valeur du