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ce qui n’avait aucunement l’air de formaliser la gouvernante.

« Des ladies ; eh ! mon Dieu, il y en a de tous les numéros, Esther, » disait miss Horrocks en réponse à cette flatterie de sa subalterne.

Elle exerçait ainsi un pouvoir illimité en toute occasion et sur toutes personnes, et renchérissait peut-être encore à l’égard de son père, lui disant de ne point se laisser aller à tant de familiarité dans ses rapports avec la dame d’un baronnet.

Elle étudiait souvent dans le jour son rôle de châtelaine, à sa grande satisfaction personnelle et au grand divertissement de sir Pitt qui se tenait les côtes en voyant les airs et les grâces qu’elle se donnait ; et en effet rien n’était plus risible et plus voisin de la caricature que ses mignardises aristocratiques. Le baronnet, pour qui ces prétentions à l’élégance n’étaient qu’une comédie des plus bouffonnes, lui faisait mettre les habits de cour de la première lady Crawley, et lui affirmait, de manière à ne laisser aucun doute à miss Horrocks à cet égard, que ce costume lui allait à ravir, et qu’il n’y avait plus qu’à aller la présenter à la cour dans sa voiture à quatre chevaux.

Miss Horrocks s’était emparée de la défroque des deux défuntes, et coupait et taillait dans ce monceau de chiffons, ce qu’elle croyait pouvoir convenir à sa figure. Elle aurait bien voulu prendre aussi possession des joyaux et des bijoux des dames qui l’avaient précédée ; mais le vieux baronnet les avait renfermés dans un tiroir dont elle n’avait pu obtenir la clef, en dépit de toutes ses caresses et de toutes ses flatteries.

Quelque temps après le départ de cette honnête personne, il trouva au château un cahier de brouillon sur lequel elle s’exerçait dans l’art calligraphique en général et dans le tracé de son nom en particulier ; sur chaque page on pouvait lire : LADY CRAWLEY, LADY BETSY HORROCKS, LADY ÉLISABETH CRAWLEY, etc., etc.

Bien que les dignes habitants du presbytère ne vinssent jamais à Crawley-la-Reine, et semblassent fuir le vieux païen qui en rendait les murs témoins de ses forfaits, ils savaient néanmoins les moindres détails de ce qui s’y passait, et chaque jour s’attendaient à quelque catastrophe dont miss Horrocks n’avait pas un moins vif pressentiment. Mais, hélas ! le diable s’en mêla