Mademoiselle, par pitié, cessez ! Mon cœur va éclater !
Je ne cesserai pas, ou bien, alors, avouez qu’Otkataï vaut cent fois plus qu’Ougadaï.
Cent fois moins. Qu’il crève donc, votre chien, votre sale chien ! Aïe ! la paupière !… Les tempes !… Le flanc !…
Ougadaï n’a pas à crever, lui ! C’est déjà une demi-charogne.
Au nom du ciel, un peu de silence ! Je vous dis que mon cœur va éclater !
Je ne me tairai pas !
Scène IX
Qu’y a-t-il encore ?
Papa, réponds-moi loyalement, selon ta conscience : quel chien est le meilleur, d’Otkataï ou d’Ougadaï ?
Stépane Stépanovitch, je vous en supplie, dites-moi un mot, un seul : Otkataï a-t-il, oui ou non, la mâchoire inférieure plus courte que celle d’Ougadaï ?
Et quand même elle serait plus courte, qu’est-ce que cela peut faire ? Otkataï n’en serait pas moins le meilleur chien du pays.
Après Ougadaï, n’est-ce pas ?
Ne vous agitez pas, mon ami, et écoutez-moi. Votre Ougadaï a beaucoup de qualités. Il est de race ; il a de la prestance, il séduit l’œil… Seulement, vous avouerez qu’il est vieux, et que ce défaut-là n’est pas négligeable.
Attendez une minute, je vous prie, car avec mes palpitations… Examinons de sang-froid des faits précis. Vous n’êtes point sans vous rappeler ce qui s’est passé à notre dernière chasse chez Miranof. Ougadaï allait de front avec le Ramsaï de notre hôte, alors qu’Otkataï était à une verste derrière eux.
Parbleu ! Le piqueur de Miranof lui avait donné une fouettée au moment du départ, et ledit piqueur suivait pas à pas son Ramsaï.
Admettons. Mais, qu’est-il arrivé ensuite ? La meute entière était lancée sur les foulées d’un renard, la meute entière sauf… Otkataï, qui courait après une brebis.
C’est faux, archifaux ! Tenez, ami, je sens la moutarde qui me monte au nez, il vaut mieux laisser là une pareille discussion. Aussi bien, si le piqueur avait fouetté mon chien, c’était par jalousie : tout le monde m’envie Otkataï. Oui, tout le monde, y compris vous… Je me souviens parfaitement que…
Moi aussi, il y a des choses dont je me souviens parfaitement, et si je ne me retenais…
Ne vous retenez donc pas. Allons, débitez vos histoires !
Je me retiendrai, parce que je ne sens plus ma jambe gauche, et que mon cœur est tout près d’éclater.
Ah ! oui, vos palpitations. Pauvre chasseur ! Votre place est dans un fauteuil à oreillettes,