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POUR LA PATRIE

Il y a plus de trente ans, arrivait, un jour, à la Grande Chartreuse, un homme âgé d’une quarantaine d’années, bien mis, à l’air distingué, parlant parfaitement le français, mais évidemment étranger à notre pays. Il demanda à voir le Père abbé qui était alors dom Augustin, de sainte mémoire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui se passa entre eux, nul ne l’a jamais su. Les moines et les frères qui vivaient alors se rappellent qu’au sortir de cette entrevue le Père et l’étranger étaient singulièrement émus. Tous deux avaient beaucoup pleuré, mais d’émotion plutôt que de peine ; car leurs visages, tout en gardant la trace des larmes, étaient rayonnants d’une grande joie. Le même jour, l’étranger prit l’habit de frère et le nom de Jean, et depuis lors il n’est jamais sorti du couvent, si ce n’est, dans ces dernières années, pour faire des commissions au laboratoire, à Fourvoirie, à Currière, à Saint-Pierre. Il descendait même parfois à Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait être sa seule passion, si l’on peut s’exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses supérieurs, il les exécutait