Page:Sulte - Histoires des Canadiens-français, 1608-1880, tome VII, 1882.djvu/134

Cette page a été validée par deux contributeurs.
119
HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

Soyons sans crainte : la mémoire de nos pères ne périra pas. Dans le grand procès de l’histoire, on les verra toujours surgir avec éclat, dignes, de plus en plus, de notre amour et des égards de la postérité.

Le journal est fils de l’imprimerie. Il est impossible sans elle. On ne le voit que dans les pays où la discussion des affaires publiques est tolérée ou permise. Donc, sans imprimerie et sans liberté, pas de journal, mais on peut publier des feuilles qui se donnent l’apparence d’organes populaires et qui sont en réalité des instruments d’oppression.

Dès l’automne de 1763, un Écossais de Philadelphie, du nom de William Brown, visita Québec et proposa d’y fonder une gazette. Nous saluons en lui le premier journaliste canadien. C’est un marchand-tailleur de Québec, du nom de William Laing, qui paraît l’avoir attiré en ce pays. Il apportait de l’atelier de Benjamin Franklin, dit la tradition, un prospectus dans lequel il demandait « trois cents souscrivants, » et s’engageait à établir « une belle imprimerie dans une place convenable à Quebeck. » Les deux langues devaient figurer à côté l’une de l’autre dans la gazette qui sortirait de cette belle imprimerie, « comme c’est le moyen le plus efficace de faire réussir une entière Connaissance de la Langue Anglaise et Française parmi ces deux Nations, qui a présent se sont jointes heureusement dans cette partie du Monde. » Les Anglais ne doutent de rien. Ils prenaient ce baragouinage pour du français, et l’offraient comme tel. Il fallait être bien réduit, bien abattu par la conquête, bien désespéré pour accepter la langue barbare que promettait le prospectus. Aussi le nombre des « souscrivants » ne fut-il que de cent cinquante. Sans le patronage que lui fit entrevoir le gouvernement, jamais Brown ne serait revenu au Canada avec son « assortiment de nouvelles Charactères, » comme il s’exprime.

Encore plongés dans les malheurs où la guerre les avait jetés ; se sentant sous le sceptre d’un monarque injuste à leur égard ; méprisés et repoussés de partout par les aventuriers qu’apportait chaque navire, les Canadiens ne regardèrent évidemment pas d’un bon œil l’engin de publicité qui allait mettre dans la main de leurs ennemis une ressource de plus, ressource terrible, ils le sentaient bien. « D’ailleurs, écrit M. E. Gérin, sans parler du chiffre de la population, qui était faible, il est impossible que le goût de la lecture des journaux fût alors assez généralement répandu pour donner trois cents abonnés qui ne pouvaient se recruter qu’à la ville — les campagnes étant restées étrangères à cette nouvelle importation. » Le premier numéro de la Gazette de Québec parut le jeudi, 21 juin 1764, en quatre pages in-quarto, chaque page ayant deux colonnes, l’une en français, l’autre en anglais. Deux colonnes de nouvelles étrangères, et deux annonces. Le nom des imprimeurs, Brown et Gilmore, y figure avec l’adresse du bureau du journal : « rue St. Louis, deux portes au-dessus du Secrétariat. » C’est Brown qui était l’âme de l’entreprise ; il maniait assez habilement la plume, ce que son associé ne parait pas avoir su faire. La Gazette, en ses premiers temps, était loin de réaliser l’idée que de nos jours on se forme d’un journal. Elle ne se mêlait aucunement de politique. N’ayant point de rivale pour lui donner la riposte, elle ne s’engageait dans aucune polémique. Mais, dira-t-on, elle ne publiait donc que des nouvelles ? Oui, rien