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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

le quart de la ville, en faisant une palissade à la rue Saint-François, couper les vergers des récollets et autres, et moi j’opinai tout au contraire et leur fis voir que cinquante hommes dans le moulin et grenier des seigneurs étaient suffisants pour défendre cette partie, et que plus l’ennemi trouverait de retranchements et clôtures de jardin à forçer, plus trouverait-il d’obstacles à forcer le reste de la ville. Ainsi toutes choses demeurèrent en leur état. » Aussitôt que le régent eut pris les rênes de l’administration, il frappa la ville (1716) d’une contribution de six mille livres, dont deux mille imposées au séminaire et le reste pris sur les communautés, habitants, nobles, etc[1]. Personne ne se trouva excepté. Les travaux, néanmoins, ne furent exécuté qu’en 1722, époque où M. Chaussegros de Léry éleva un mur de pierre avec bastions, en ménageant dans cette ligne qui enveloppait la ville huit grandes portes et huit petites. Ces fortifications ne furent qu’un hors-d’œuvres parce qu’on ne les compléta jamais[2].

Vers ce temps, écrit un missionnaire (1705) la vie était fort cher à Montréal et la famine fréquente. Les hardes, dit-il, y étaient d’un prix extraordinaire ainsi que les logements. Les cabaretiers faisaient fortune en falsifiant la boisson qu’ils vendaient surtout aux sauvages qui buvaient tout ce qu’on leur livrait en échange de leurs pelleteries. « Tu m’as donné de la barrique des sauvages ! » disait un ouvrier à la servante qui venait de lui servir à boire. La rareté des marchandises, due principalement à la guerre, avait induit plusieurs familles canadiennes à faire des droguets avec du fil et de la laine du pays et surtout de la toile. Bégon disait en 1714 : « Il y a à Montréal jusqu’à vingt-cinq métiers pour faire de la toile et des étoffes de laine. Les sœurs de la Congrégation m’ont fait voir de l’étamine qu’elles ont faite pour leur habillement et qui est aussi belle que celle qui se fait en France ; et on fait ici des étoffes noires pour l’habillement des prêtres et des bleues pour celui des pensionnaires. » Madame de Repentigny qui avait donné une grande impulsion à ces industries, écrivait au ministre, en 1708 : « Il y a à présent une quantité considérable de métiers qui travaillent à faire de la toile en Canada ; les femmes y travaillent comme les hommes chez elles. Les hommes ont goûté l’habillement de peau de chevreuil, qui leur revient à beaucoup moins que les étoffes de France ; ils en ont presque tous, avec des surtouts de droguets du pays par dessus. »

Les lignes suivantes sont de Charlevoix : « La ville de Montréal (1721) a un aspect fort riant. Elle est bien située, bien percée et bien bâtie. L’agrément de ses environs et de ses rues inspire une certaine gaîté dont tout le monde se ressent. Elle n’est point fortifiée. Une simple palissade bastionnée, et assez mal entretenue, fait toute la défense, avec une assez méchante redoute sur un petit tertre qui sert de boulevard et qui va se terminer en pente à une petite place carrée[3]. C’est ce qu’on rencontre d’abord en arrivant de Québec. Il n’y a

  1. Voir Édits et Ordonnances, I, 491.
  2. En 1732, la disette étant générale dans la ville de Québec, on envoya cinquante ou soixante hommes travailler aux remblais des fortifications de Montréal. En 1736 il n’y avait pas encore de casernes dans ce dernier lieu.
  3. La place Dalhousie. Le petit tertre n’existe plus. Vers 1680, on y avait construit un moulin fortifié.