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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

votre étonnement. Je puis vous assurer qu’elles sont ici le plus grand nombre et qu’on les trouve telles dans toutes les conditions… On accuse encore nos créoles d’une grande avidité pour amasser et ils font véritablement pour cela des choses qu’on ne peut croire si on ne les a point vues. Les courses qu’ils entreprennent, les fatigues qu’ils essuient, les dangers à quoi ils s’exposent, les efforts qu’ils font passent tout ce qu’on peut imaginer. Ils est cependant peu d’hommes moins intéressés, qui dissipent avec plus de facilité ce qui leur a coûté tant de peine à acquérir et qui témoignent moins de regret de l’avoir perdu. Aussi n’y a-t-il aucun lieu de douter qu’ils n’entreprennent ordinairement par goût ces courses si pénibles et si dangereuses. Ils aiment à respirer le grand air. Ils se sont accoutumés de bonne heure à mener une vie errante ; elle a pour eux des charmes qui leur font oublier les périls et les fatigues passés, et ils mettent leur gloire à les affronter de nouveau… Je ne sais si je dois mettre parmi les défauts des Canadiens la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Il est certain du moins qu’elle leur inspire une confiance qui leur fait entreprendre et exécuter ce qui ne paraîtrait pas possible à beaucoup d’autres. Il faut convenir, d’ailleurs, qu’ils ont d’excellentes qualités. Nous n’avons point, dans le royaume, de province ou le sang soit communément si beau, la taille plus avantageuse et le corps mieux proportionné. La force du tempérament n’y répond pas toujours et, si les Canadiens vivent longtemps, ils sont vieux et usés de bonne heure. Ce n’est pas même uniquement leur faute, c’est aussi celle des parents qui, pour la plupart, ne veillent pas assez sur leurs enfants pour les empêcher de ruiner leur santé dans un âge où, quand elle se ruine, c’est sans ressource. Les Sauvages les plus habiles ne conduisent pas mieux leurs canots dans les rapides les plus dangereux, et ne tirent pas plus juste… Bien des gens sont persuadés que les Canadiens ne sont pas propres aux sciences, qui demandent beaucoup d’application et une étude suivie. Je ne saurais vous dire si ce préjugé est bien ou mal fondé, car nous n’avons pas encore eu de Canadien qui ait entrepris de le combattre — il ne l’est peut-être que sur la dissipation dans laquelle on les élève. Mais personne ne peut leur contester un génie rare pour les mécaniques ; ils n’ont presque pas besoin de maîtres pour y exceller et on en voit tous les jours qui réussissent dans tous les métiers sans en avoir fait d’apprentissage… Quelques-uns les taxent d’ingratitude ; ils m’ont néanmoins paru avoir le cœur assez bon — mais leur légèreté naturelle les empêche souvent de faire attention aux devoirs qu’exige la reconnaissance. On prétend qu’ils sont mauvais valets ; c’est qu’ils ont le cœur trop haut et qu’ils aiment trop leur liberté pour vouloir s’assujettir à servir. D’ailleurs, ils sont fort bons maîtres — c’est le contraire de ce qu’on dit de ceux dont la plupart tirent leur origine. Ils seraient des hommes parfaits si avec leurs vertus ils avaient conservé celles de leurs ancêtres. On s’est plaint, quelques fois, qu’ils ne sont pas amis constants. Il s’en faut bien que cela soit général et, dans ceux qui ont donné lieu à cette plainte, cela vient de ce qu’ils ne sont pas accoutumés à se gêner, même pour leurs propres affaires. S’ils ne sont pas aisés à discipliner, cela part du même principe, ou de ce qu’il ont une discipline qui leur est propre et qu’ils croient meilleure pour faire la guerre aux Sauvages — en quoi ils n’ont pas tout-à-fait tort. D’ailleurs, il semble qu’ils ne sont pas