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La situation du Canada devenait de plus en plus critique. Chaque semaine était signalée par quelque meurtre ou des enlèvements qui fournissaient des victimes aux Iroquois. La femme d’Antoine Primot, de Montréal, soutint un long combat contre l’un de ces barbares, et réussit à sauver sa vie. Aux portes de Québec, les maisons de la campagne étaient attaquées à tout moment. Le poste des Trois-Rivières restait nuit et jour sous les armes. On se battait sans cesse, et le nombre des maraudeurs semblait augmenter. Vers le printemps de 1652, le père Buteux, qui revenait de son second voyage dans le haut Saint-Maurice, fut tué près des chutes de Shawinigan, avec un soldat, Pierre Legros dit Fontarabie, qui l’accompagnait. Au mois d’août, M. Duplessis-Bochart fit une sortie contre les bandes qui infestaient la contrée, et tomba sous leurs coups, ainsi qu’une vingtaine de Français, dont plusieurs chefs de famille. Et cependant, M. de Lauson supprima le camp volant, à cause de la dépense qu’il occasionnait. Les campements des Attikamègues dans le Saint-Maurice, visités en 1651 et 1652 par le père Buteux, furent emportés de vive force, et il s’y commit des horreurs que la plume se refuse à décrire.

« On ne voit goutte, écrit la mère de l’Incarnation, on marche à tâtons, et quoiqu’on consulte des personnes très éclairées et d’un très bon conseil, pour l’ordinaire les choses n’arrivent point comme on les avait prévues et consultées. Cependant, on roule, et lorsqu’on pense être au fond d’un précipice, on se trouve debout. Cette conduite est universelle, tant dans le gros des affaires publiques que dans chaque famille en particulier. Lorsqu’on entend dire que quelque malheur est arrivé de la part des Iroquois, comme il en est survenu un bien grand (le désastre des Trois-Rivières) depuis un mois, chacun s’en veut aller en France ; et au même temps, on se marie, on bâtit, le pays se multiplie, les terres se défrichent, et tout le monde pense à s’établir… Il y en a qui regardent ce pays comme perdu… Si nous avions connaissance des approches de l’ennemi, nous ne l’attendrions pas, et vous nous reverriez dès cette année. Si je voyais seulement sept ou huit familles françaises retourner en France, je croirais commettre une témérité de rester… Les mères hospitalières sont dans la même résolution. Mais pour vous parler avec simplicité, la difficulté qu’il y a d’avoir les nécessités de la vie et du vêtement, fera plutôt quitter, si l’on quitte, que les Iroquois : quoiqu’à dire la vérité, ils en seront toujours la cause foncière, puisque leurs courses et la terreur qu’ils jettent partout arrêtent le commerce de beaucoup de particuliers. C’est pour cela que nous défrichons le plus que nous pouvons… On ne craint point les Iroquois dans les habitations, mais dans les lieux écartés et dans les maisons qui sont proches des bois. L’expérience qu’on a qu’il n’y a rien à gagner à les poursuivre, fait qu’on se tient seulement sur la défensive, et c’est bien le meilleur. Les Iroquois craignent extrêmement les canons, ce qui fait qu’ils n’osent approcher des forts. Les habitants, afin de leur donner la chasse et de la terreur, ont des redoutes en leurs maisons pour se défendre avec de petites pièces… Si Dieu ouvrait les yeux à cet ennemi, qui est assez fort pour tout perdre, tout le pays serait en grand hasard. » Elle ajoute, faisant allusion à la guerre civile qui désolait la France et où la barbarie des Iroquois était imitée à la lettre : « Je viens de vous parler de nos disgrâces, mais quand j’ai