Ouvrir le menu principal

Page:Sully Prudhomme - Poésies 1866-1872, 1872.djvu/117

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



LES TRANSTÉVÉRINES


 
Le dimanche, au Borgo, les femmes et les filles,
Lasses d’avoir, six jours, traîné sous des guenilles,
Étalent bravement un linge radieux.
Ce n’est plus le costume éclatant des aïeux :
Quand le peuple vieillit, l’habit se décolore ;
Pourtant le rouge vif les réjouit encore :
Elles font resplendir sur le brun de leur peau
Des fichus qu’on dirait taillés dans un drapeau.
Les bras ronds et charnus sortent des grosses manches ;
Le jupon suit tout droit la carrure des hanches ;
Le contour d’un sein riche et d’un dos bien arqué
S’accuse avec ampleur, par de beaux plis marqué ;
D’un corset rude, ouvert d’une large échancrure,
Le cou ferme se dresse, et pour fière parure
Une flèche d’argent traverse les cheveux
Lourds et lisses, d’un noir intense aux reflets bleus.
Un long clinquant de cuivre étincelle à l’oreille,
Et la voûte de l’œil, pleine d’ombre, est pareille
A ces vallons brumeux où miroite un lac noir.