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Nous l’avons remarqué en effet, l’homme, pour connaître, doit communiquer avec l’objet, c’est-à-dire avoir quelque chose de commun avec lui ; il doit donc participer de sa nature, il n’en connaît même que ce en quoi il participe de sa nature. Supposons donc l’essence humaine analysée et faisons un tableau de tous les attributs irréductibles à l’analyse qui la composent ; sensibilité, pensée, volonté, force musculaire, étendue, mouvement, nombre, etc. Nous aurons précisément la liste des seules catégories de l’être que l’homme puisse connaître, en un mot le monde intelligible à l’homme, monde qui n’est peut-être qu’une très minime partie de l’univers,

L’homme ne perçoit que les essences analogues par quelque élément de la sienne. Toutes les fois que nous percevons un objet par nos moyens d’observation, nous sommes certain que les attributs que nous en percevons ont leurs analogues dans notre essence ; c’est la condition même de toute perception. Mais nous pouvons très bien nous méprendre sur le degré d’analogie de l’objet avec notre essence, et supposer, par exemple, qu’il veut parce qu’il se meut, bien qu’on puisse douter que tout mouvement implique volonté. Telle est la tendance des enfants, telle est celle des peuples naissants : ils attribuent sans discernement toute l’essence humaine à tous les objets qu’ils voient agir. Une juste attribution, une exacte appréciation de leur analogie, exige une analyse des données de la conscience et de l’expérience dont ils sont encore incapables. Plus grave encore est terreur des philosophes, lorsqu’ils attribuent, non pas à l’objet qu’ils perçoivent, mais à l’univers entier qui échappe à leur perception et qui renferme sans doute des catégories absolument étrangères à l’essence humaine, les qualités mêmes de cette essence.