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indivisible, par la conscience comme la révélation immédiate d’un être propre, distinct en substance de tous les autres, séparent profondément le monde moral du monde physique, l’âme du corps. Ils se condamnent ainsi à rendre, non seulement insoluble, mais encore inconcevable, la communication manifeste de ces deux mondes, leur subordination réciproque. S’ils n’ont rien de commun, ils ne peuvent soutenir aucune relation, et s’ils ont quelque chose de commun, ce milieu qui les unit est impliqué dans l’un et dans l’autre à la fois, et ils ne sont pas substantiellement distincts. Les spiritualistes sont très intéressés à maintenir la conception d’une matière brute, inerte et massive, parce qu’elle les autorise à distinguer cette matière de l’élément moral de l’essence humaine. Mais, à mesure qu’ils avilissent davantage le monde physique, le corps, ils sont plus embarrassés de ses relations avec l’âme.

Les matérialistes ont un intérêt tout contraire. La conscience, pour eux, ne fait que révéler l’unité d’un ensemble de phénomènes, non accessibles aux sens, il est vrai, mais ne relevant pas d’une substance distincte de celle qui tombe sous les sens et qui est la matière, La matière a des effets que les sens perçoivent et d’autres qui se manifestent à la seule conscience, laquelle n’est elle-même qu’une fonction de l’organisme, une résultante des actions combinées de la matière, au même titre que les autres fonctions de l’économie. Tout s’explique à leurs yeux, par systématisation d’éléments matériels. Il leur importe évidemment de contester tout fait de conscience qui créerait un abîme entre le monde moral et le monde physique. Aussi admettent-ils que toute idée prend son origine dans les sensations, qui sont liées à l’impression, laquelle est un effet immédiat de la matière. Le mysticisme leur est odieux, car il