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à l’analyser dans ses perceptions élémentaires pour découvrir le principe de cette unité, et comme il ne le trouve confiné dans aucune perception élémentaire, il l’attribue à une influence extérieure à la donnée sensible, ne tombant pas sous les sens, mais coordonnant les sensations, qu’il appelle force, vie, âme, etc. Cette seconde distinction des êtres n’est déjà plus spontanée, mais elle est le résultat d’une réflexion encore superficielle. Cette connaissance demi-réfléchie est la plus commune, c’est à peu près la métaphysique de tout le monde. Il importe de bien montrer quel est cet état de la pensée et combien il est propre à entraver le progrès de la réflexion scientifique.

La connaissance spontanée qui suffit à l’homme comme aux animaux pour la satisfaction des besoins essentiels n’est à proprement parler qu’un rêve, une pure illusion, une sorte d’hypothèse instinctive, et quiconque ne s’en est pas aperçu en est encore au début de la vie intellectuelle. Pour l’enfant, comme nous venons de le remarquer, et pour beaucoup d’hommes faits, la sensation de l’objet se confond absolument avec l’objet mime, et ainsi l’ensemble de leurs sensations leur paraît être le monde extérieur. Rien ne leur semble s’interposer entre le monde et eux ; ils s’imaginent que les couleurs appartiennent aux objets extérieurs, en sont une qualité propre, tandis qu’elles n’en sont que des signes en nous et répondent en eux à des propriétés d’un ordre tout autre. Ils prennent le rideau sur lequel se reflète le fantôme du monde pour le monde même. Le mot arbre, par exemple, signifie réellement deux choses, un groupe de sensations figurées, vertes, brunes, résistantes, etc., et l’objet qui, en nous impressionnant, est cause en nous de ces sensations. Pour l’enfant et pour l’igno-