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pour juger ses propres doctrines, le philosophe se dessaisit de la direction réfléchie, voulue, de son intelligence, la remet à la nature par un retour de confiance, et laisse en lui une souveraine raison, la raison pour ainsi dire impersonnelle, prononcer en dernier ressort sur la validité de ses travaux méthodiques. Quel penseur n’a senti parfois toute son œuvre revisée, infirmée ou confirmée par cette secrète juridiction ? Il ne faut pas en être dupe, elle n’est pas toujours le bon sens, elle n’est souvent que le sens commun, et tandis que le premier est en quelque sorte la résultante harmonieuse et instinctive de toutes les facultés intellectuelles, le second n’est la plupart du temps que la somme des préjugés traditionnels.

Toutes les doctrines fameuses qui ont ouvert des voies nouvelles à la pensée humaine ont marqué un pas de plus dans la réflexion ; elles n’ont été que des logiques profondes, trop éloignées de la spontanéité vulgaire pour être toujours comprises de leur siècle. L’isolement des grands penseurs ne doit pas nous surprendre. On peut dire sans exagération que les efforts de la réflexion ne sont pas plus naturels à l’esprit que les exercices de la corde raide ne le sont au corps ; la foule ne suit pas mieux le penseur dans ses spéculations que l’acrobate dans sa voltige : ce sont des tours de force qui s’exécutent au-dessus de sa tête,

La distinction que nous venons d’établir entre la spontanéité de l’esprit et la réflexion explique suffisamment la difficulté qu’éprouvent les hommes à accorder leurs opinions. De la plus naïve spontanéité à la plus consciente réflexion, qui sont les deux termes extrêmes de l’acte de penser, il existe une infinité de degrés et de variétés dans le développement d’esprits également bien doués d’ailleurs.