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Ce précepte m’émeut : « Ne fais pas au prochain
Ce que tu ne veux pas qu’il te fasse à toi-même. »
Pourtant s’il le faut suivre en sa rigueur extrême
Il n’est d’autre avenir que de mourir de faim.

Vivre sans nuire ! Ô songe ambitieux et vain !
Le prochain, quel est-il ? Voilà le grand problème.
Qu’il végète ou qu’il pense, et qu’on l’abhorre ou l’aime,
Tout être a, dès qu’il sent, quelque chose d’humain.

Et n’alléguons jamais, meurtriers hypocrites,
La souveraineté que nous font nos mérites.
Tout vivant souffre, aucun ne s’est donné son rang.

L’homme civilisé, charité bien étrange !
N’appelle son prochain nul être dont il mange.
L’anthropophage est seul impartial et franc.




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