Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1878-1879, 1886.djvu/148

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



« Tu formes à l’aveugle, au seuil du cimetière,
Pour notre espèce un vœu trop humble ou trop altier :
Tu ne sauras jamais sa destinée entière
Sans l’apprendre avec nous de l’univers entier.

« Une œuvre s’accomplit, obscure et formidable ;
Nul ne discerne, avant d’en connaître la fin,
Le véritable mal et le bien véritable :
L’accuser est stérile, et la défendre, vain. »

Alors il n’est plus sûr de chanter sans méprise,
De ne pas malgré lui faire mentir ses vers ;
L’apparence, vapeur capiteuse, le grise,
Mais la réalité se fait jour au travers.

Le masque se déchire et par lambeaux s’envole.
La nature n’est plus la nourrice au grand cœur ;
Elle n’est plus la mère auguste et bénévole,
Aimant à propager la grâce et la vigueur,

Celle qui lui semblait compatir à la peine,
Fêter la joie, en qui l’homme avait cru sentir
Une âme l’écouter, divinement humaine,
Et des voix lui parler, trop simples pour mentir.

Il apprend que sa face, ou riante ou chagrine,
N’est qu’un spectre menteur ; tendre fils il apprend
Qu’elle offre sans tendresse à ses fils, sa poitrine
Et berce leur sommeil d’un pied indifférent ;