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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/310

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La crainte de faillir est une indigne excuse :
Si les maîtres sont forts on les peut approcher.
Et leur gloire après tout n’est pas une Méduse
Qui change la poitrine et la tête en rocher !
Au début de ses chants, de son luth qu’il accorde
Et qu’il n’attaque pas avec des doigts certains,
Le poète novice a fait jurer la corde ;
Mais il marie un jour son génie et ses mains,
Et dès lors il se fie au démon qui le pousse :
On lui dit que les cœurs sont fermés maintenant ;
Mais, comme il a senti la divine secousse,
Il enchaîne l’oreille à son verbe entraînant.
Les beaux vers sont si beaux ! La strophe cadencée
Par son rythme sonore et ses rigides lois
Donne un fier mouvement à l’auguste pensée ;
Elle est impérieuse et touchante à la fois.
D’un vers passionné dont l’harmonie est grande
Nul ne saurait braver l’irrésistible appel.
Une âme habite en lui, le soulève et le scande,
Et l’on sent qu’il respire et qu’il est immortel !
Oh ! si mes doigts jamais ne te rendent sensible,
Poème intérieur dont je suis consumé,
Tu chanteras en moi sur la lyre invisible
Que l’art suspend au cœur de ceux qui l’ont aimé.