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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/295

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Et le peuple emporté n’est plus que le navire.
Il l’agite, il lui montre un péril sans salut,
Le fait errer longtemps sans étoile et sans but,
Lui remplit tour à tour les yeux d’éclairs et d’ombre,
L’ébranlé en le heurtant à des écueils sans nombre,
Et quand, pris de vertige, il a crié merci,
L’entraîne à voile pleine au port qu’il a choisi !
Mais un jour, quand, sauvés des tempêtes civiles,
Les hommes dans l’air libre élargiront les villes
Et des champs divisés aboliront les murs,
Paisibles et nombreux comme les épis mûrs
Où s’éveille sans cesse et meurt et recommence
Un grand hymne qui court dans un sourire immense ;
Quand le bronze maudit, pourvoyeur des tombeaux,
Coulera, plus puissant, dans des moules plus beaux ;
Que la vigne aux grains d’or pleins d’oublis et d’ivresses
Suspendra sa guirlande au front des forteresses,
O divine Éloquence, alors tu n’auras plus
Pour image la mer aux éternels reflux,
Tu prendras pour symbole une source féconde,
Un fleuve large et pur, le flot de la Gironde,
Qui, donnant son murmure aux lèvres qui l’ont bu
Trempe au cœur des enfants l’amour et la vertu ;
Et comme l’eau descend des cimes aux vallées