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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/293

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Où l’entretien fait poindre à l’intime horizon
L’évidence divine, aube de la raison !
Votre parole même a péri d’âge en âge ;
Les mots se sont polis pour un moins fier langage,
Tels, devenus un fleuve aux pompeuses lenteurs,
Les torrents effacés sont plus loin des hauteurs.
Les vieux mots sont sacrés. L’enfant qui balbutie
En reçoit le dépôt dès qu’il reçoit la vie ;
La vierge, qui les aime au refrain des chansons,
Du timbre de sa voix en rajeunit les sons ;
Les récits des aïeux les rendent vénérables,
Et la loi les transmet redoutés dans ses tables.
Et ne sentez-vous pas que les mots sous la main
Naissent avec des traits comme un visage humain ?
Ils font de la chaleur, du jour, comme la flamme,
Et l’air tressaille en eux des secousses de l’âme.

Jadis, dans les cités, mères des longs discours,
Les mots étaient les rois, ils y règnent toujours :
Toujours dans les rumeurs d’une vaste assemblée
Se dresse tout à coup l’Éloquence troublée.
Son bras lance une chaîne au peuple furieux ;
Elle arrête sur lui la force de ses yeux,
Et son regard déjà fait redouter en elle