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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/268

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Il est beau d’affronter des vagues inconnues,
De dépêcher au loin votre âme sur un fil,
D’obliger le poids même à remonter les nues,
Et de mêler deux mers à la face du Nil.
Allez et prenez tout. Mes entrailles ouvertes
Vous livrent l’aliment et le secret du feu ;
Prenez mes bœufs, mes blés, je répare mes pertes ;
Mais ne torturez pas, la douleur est à Dieu.
Le plaisir est borné, la douleur infinie,
Et Dieu seul la dispense à de justes degrés.
Ils ne sont pas sans droits, les êtres sans génie :
Vous ne les valez plus quand vous les torturez.
Leur cruauté s’éteint dès que leur besoin cesse,
Mais la cruauté même est pour vous un besoin ;
Ils savent se haïr sans feinte et sans bassesse,
Et peut-être, la nuit, quand tout ce peuple est loin,
Ces deux monstres, lassés de vos petits vacarmes,
Indignés et surpris du nombre des bourreaux,
Se pardonnant, leur guerre, et, les yeux pleins de larmes,
Se parlent de justice à travers les barreaux.