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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/262

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O terreur ! ils se sont élancés l’un sur l’autre
En même temps, si prompts que l’œil les a perdus ;
Comme une grappe énorme ils semblent suspendus ;
Puis le couple acharné dans l’eau tombe et se vautre :
Sous leurs piétinements durs et précipités
L’eau vive, les roseaux, les graviers et les mousses
Volent, craquent, foulés, chassés de tous côtés ;
On ne voit qu’une masse aux nerveuses secousses
Dans un tumulte sourd ; les puissants coups de crocs
Au velours jaune ou noir font de brûlants accrocs ;
Le plus faible en aura jusqu’à ce qu’il ne bouge
Et n’ait plus dans le corps ni souffle ni chaleur.
L’air s’infecte, la source a changé de couleur,
Et le tigre a roulé dans une bourbe rouge.
Le lion s’est dressé sur le vaincu mourant,
Le flaire, s’en éloigne, et, maître du torrent,
Se secoue en silence et recommence à boire.
L’onde fraîche a calmé le feu de sa mâchoire,
Mais le sang qu’il a bu s’allume dans son cœur ;
Il rôde, il a besoin de sa jalouse amante.
La féroce au col nu, la fauve sans vainqueur
L’appelle ; il la pressent ; sa force le tourmente,
Et bientôt rugiront ces amours forcenés
Où les mâles affreux sont les plus sûrs de plaire,