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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/252

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De peur que derrière eux leur trace découverte
N’indique leur passage au bourreau qui les suit,
Et qu’ainsi leur salut ne devienne leur perte,
Ils souffrent sans gémir et se hâtent sans bruit.

Hélas ! plus d’un s’affaisse et roule à la dérive,
Mais tous, même les morts, ont fui jusqu’au dernier.
Le chef, demeuré seul, songe à quitter la rive…
C’est trop tard ! Une main le retient prisonnier.

« Vieux ! sais-tu si le fleuve est guéable où nous sommes ?
Misérable, réponds : vivre ou mourir, choisis.
— Il a bien douze pieds. — Voyons, » dirent ces hommes,
En le poussant à l’eau sous l’œil noir des fusils.

L’eau ne lui va qu’aux reins, tant la terre est voisine,
Mais il se baisse un peu sous l’onde à chaque pas ;
Il plonge lentement jusques à la poitrine,
Car les pâles blessés vont lentement là-bas…

La bouche close, il sent monter à son oreille
Un lugubre murmure, un murmure de flux ;
Le front blanc d’une écume à ses cheveux pareille,
Il est sur ses genoux. Rien ne surnage plus.