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j’aurais aimé à avoir cette belle fille pour capitaine !… conduit par elle, je défierais tout et tous !

— Des gens d’armes commandés par une femme, voilà cependant qui est singulier !

— Foi d’archer ! deux beaux yeux qui vous regardent et semblent vous dire : « Marche à l’ennemi ! » vous mettent la flamme au cœur ! une douce voix qui vous dit : « Hardi… en avant ! » rendrait vaillant un lâche !

— Surtout lorsque cette voix est inspirée de Dieu, brave archer !

— Qu’elle soit inspirée par Dieu, par le diable ou par sa seule bravoure, je m’en soucie comme d’une flèche brisée, je le répète : fût-on un contre mille, il faudrait avoir la couardise d’un lapin pour ne pas suivre une belle fille qui, l’épée à la main, s’élance sur l’ennemi !

— Moi, je ne peux m’empêcher de songer au chagrin que le départ de Jeanne doit causer à sa famille, si glorieuse que soit la destinée de la Pucelle.

— Je tiens de dame Laxart que Jacques Darc, très-sévère et très-rude homme, après avoir fait par deux fois écrire à sa fille de revenir près de lui, ne voulant pas qu’elle s’en allât ainsi chevauchant avec des gens d’armes, l’a maudite ; de plus, il a défendu à sa femme et à ses deux fils de jamais revoir Jeanne. Elle a pleuré toutes les larmes de son corps en apprenant la malédiction paternelle : « Le cœur me saigne de quitter ma famille, — disait la pauvre fille à dame Laxart, — mais il faut que j’aille où Dieu m’envoie[1]. »

— Le père de la Pucelle est un brutal… oser maudire sa fille… elle qui doit sauver la Gaule !

— Et elle la sauvera… Merlin l’a prédit !

— Ah ! mes amis, le beau jour que celui où les Anglais seront tous boutés hors de notre pauvre pays, qu’ils ravagent depuis tant d’années !


  1. Procès de réh., t. II, p. 367.