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FÉDER


homme décoré, que, tous deux parlant à la fois et exhalant le cri du cœur, d’une voix formidable, ils l’invitèrent à dîner.

Féder, exprimant aussi sa sensation sans y réfléchir, et se laissant mener par l’affreuse douleur de ses oreilles, refusa le dîner avec une énergie qui eût été offensante pour tout autre que les deux Gascons, si sûrs de leur mérite. Féder fut étonné lui-même de la vivacité de son accent et, craignant d’avoir pu offenser madame Boissaux, chez laquelle il soupçonnait plus de tact, se hâta de donner une foule de bonnes raisons que Valentine accueillit avec une froideur parfaite. Son âme était tout occupée à examiner cette question : « Ce monsieur Féder est-il un homme aimable ? » et, comme il ne racontait point des anecdotes d’une énergie frappante, avec une voix de Stentor, elle concluait qu’il n’était point aimable, et, sans qu’elle pût s’en expliquer la cause, cette conclusion lui faisait un plaisir sensible. Sans trop savoir pourquoi, son instinct de jeune fille redoutait ce jeune homme qui avait un teint si pâle, une voix si modeste, mais des yeux si parlants, malgré leur modestie. Sa poitrine fut soulagée d’un grand poids quand elle le vit refuser le dîner. Seulement elle fut étonnée de l’énergie du refus ; mais elle n’eut