Page:Stendhal - Romans et Nouvelles, II, 1928, éd. Martineau.djvu/158

Cette page a été validée par deux contributeurs.
146
ROMANS ET NOUVELLES

Un jour, devant Rosalinde, Féder dit à un de ses amis :

— Voici des gants de vingt-neuf sous que m’a vendus le portier du théâtre, et, en vérité, ils valent tout autant que ceux qu’on nous fait payer trois francs.

L’ami sourit et ne répondit pas.

— Est-il bien possible que vous disiez encore des choses comme celle-là ! s’écria Rosalinde quand l’ami se fut éloigné. Cela retarde de trois ans votre entrée à l’Institut ; vous tuez, comme à plaisir, la considération qui s’apprêtait à naître ! On peut vous soupçonner de pauvreté ; ne parlez donc jamais de choses qui dénotent l’habitude de l’économie. Ne parlez jamais de ce qui, dans le moment, a le plus petit intérêt pour vous ; cette faiblesse peut avoir les plus déplorables conséquences. Est-il donc si difficile de jouer toujours la comédie ? Jouez le rôle de l’homme aimable, et demandez-vous toujours : « Qu’est-ce qui peut plaire à cet original qui est là devant moi ? » C’est le prince de Mora-Florez, qui m’a laissé cent mille francs par son testament, qui me répétait souvent cette maxime. Vous aviez si bien deviné, quand vous viviez avec les braves gardes nationaux de votre légion, que le Parisien arrivant de la Sibérie doit dire qu’il n’y fait pas trop froid, comme il s’é-