Page:Stendhal - Romans et Nouvelles, II, 1928, éd. Martineau.djvu/146

Cette page a été validée par deux contributeurs.
134
ROMANS ET NOUVELLES


se trouvait fort ennuyé des succès qu’il obtenait auprès des dames boutiquières. Son imagination, toujours folle, lui avait persuadé que le bonheur se trouve auprès des femmes bien élevées ; c’est-à-dire qui ont de belles mains blanches, occupent un somptueux appartement au premier étage, et ont des chevaux à elles. Électrisé par cette chimère qui le faisait rêver jour et nuit, il passait ses soirées aux Bouffes ou dans les salons de Tortoni, et s’était logé dans la partie la mieux habitée du faubourg Saint-Honoré.

Rempli de l’histoire des mœurs sous Louis XV, Féder savait qu’il y a un rapport naturel entre les grandes notabilités de l’Opéra et les premiers personnages de la monarchie. Il voyait, au contraire, un mur d’airain s’élever entre les boutiquiers et la bonne compagnie. En arrivant à l’Opéra, il chercha parmi les deux ou trois grands talents de la danse ou du chant, un esprit qui pût lui donner les moyens de voir la bonne compagnie et d’y pénétrer. Le nom de Rosalinde, la célèbre danseuse, était européen : peut-être comptait-elle trente-deux printemps, mais elle était encore fort bien. Sa taille, surtout, se distinguait par une noblesse et une grâce qui deviennent plus rares chaque jour, et trois fois par mois, dans