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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/88

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ŒUVRES DE STENDHAL.

fait une lieue plus loin, et qui, en un instant, font voir le même coteau sous des aspects opposés ? Ces choses sont admirables ; mais où trouver qui les ignore ?

Je suis arrivé à Rouen à neuf heures du soir par le grand bateau à vapeur la Normandie. Le capitaine remplit admirablement son office, et, ce qui est singulier à quarante lieues de Paris, sans chercher à se faire valoir et sans nulle comédie : malgré un vent de nord-est qui nous incommodait fort, le capitaine Bambine s’est constamment promené sur une planche placée en travers du bateau, à une douzaine de pieds d’élévation, et qui, par les deux bouts, s’appuie sur les tambours des roues. Il est impossible d’être plus raisonnable, plus simple, plus zélé que ce capitaine, qui a eu la croix pour avoir sauvé la vie à des voyageurs qui se noyaient.

En arrivant à Rouen, un petit homme alerte et simple s’est emparé de mes caisses. J’ai découvert en lui parlant que j’avais affaire au célèbre Louis Brune, qui a eu la croix et je ne sais combien de médailles de tous les souverains pour avoir sauvé la vie à trente-cinq personnes qui se noyaient. Ce qui est bien singulier chez un Français, Louis Brune ne s’en fait point accroire ; c’est tout à fait un portefaix ordinaire, excepté qu’il ne dit que des choses de bon sens. Comme toutes les auberges étaient pleines, il m’a aidé à chercher une chambre, et nous avons eu ensemble une longue conversation.

— Quand je vois un pauvre imbécile qui tombe dans l’eau, c’est plus fort que moi, me disait-il ; je ne puis m’empêcher de me jeter. Ma mère a beau dire qu’un de ces jours j’y resterai, c’est plus fort que moi. Quoi ! me dis-je, voilà un homme vivant qui dans dix minutes ne sera plus qu’un cadavre, et il dépend de toi de l’empêcher ! Ce n’est pas l’embarras, l’avant-dernier, celui d’il y a trois mois, s’attachait à mes jambes, et trois fois de suite il m’a fait toucher le fond, que je ne pouvais plus remuer.

Ce qui est admirable à Rouen, c’est que les murs de toutes les maisons sont formés par de grands morceaux de bois placés