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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/84

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ŒUVRES DE STENDHAL.

je n’ai pas même voulu être mené au cercle, de façon que je suis réduit aux deux seuls journaux que reçoit le café. Pendant qu’un commis allemand apprend par cœur les Débats, je prends le Journal du Havre, que je trouve parfaitement bien fait : on voit qu’un homme de sens relit même les petites nouvelles, données d’une façon si burlesque dans les journaux de Paris.

Je demande la permission de présenter, comme échantillon des choses tristes que je ne publie pas, cette vérité douloureuse : j’ai vu un hôpital célèbre, où l’on reçoit, pour le reste de leurs jours, des personnes âgées et malades. On commence par leur ôter le gilet de flanelle auquel elles sont accoutumées depuis longtemps, parce que, dit l’économe, la flanelle est trop longue à laver et à faire sécher. En 1837, sur dix-neuf maladies de poitrine, cet hôpital a eu dix-neuf décès. Voilà un trait impossible en Allemagne.

On me raconte qu’au Havre le pouvoir est aux mains d’une coterie toute-puissante et bien unie.

J’éprouve au Havre un trait de demi-friponnerie charmant dont je parlerai plus tard. Il s’agit de quinze cents francs.

Voici une absurdité de nos lois de douane, par bonheur très-facile à comprendre. Une société de capitalistes de Londres, qui veut exploiter la navigation d’Angleterre en France avec un bâtiment à vapeur de la force de cent cinquante chevaux, n’a pas à supporter d’autres frais de premier établissement que ceux-ci : pour le bâtiment, cent cinquante mille francs ; pour la machine, cent quatre-vingt mille francs, à raison de douze cents francs par force de cheval ; en tout, trois cent trente mille francs. Une entreprise française qui entreprend de concourir sur la même ligne avec des moyens égaux doit ajouter à ces frais, qui sont les mêmes pour elle, soixante mille francs de droits d’entrée pour la machine qu’elle est obligée de demander aux fabriques anglaises, et quinze mille francs de fret, d’assurances et de faux frais inévitables pour faire venir cette machine jusque dans un de nos ports. Mais le bâtiment anglais s’y pré-