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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/82

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ŒUVRES DE STENDHAL.

Ma promenade a été interrompue par la fatale nécessité de rentrer à cinq heures pour le dîner à table d’hôte. J’ai pris place à une table en fer à cheval, j’ai choisi la partie située près de la porte et où l’on pouvait espérer un peu d’air. Il y avait à cette table trente-deux Américains mâchant avec une rapidité extraordinaire, et trois fats français à raie de chair irréprochable. J’avais vis-à-vis de moi trois jeunes femmes assez jolies et à l’air emprunté, arrivées la veille d’outre mer, et parlant timidement des événements de la traversée. Leurs maris, placés à côté d’elles, ne disaient mot, et avaient des cheveux beaucoup trop longs ; de temps à autre leurs femmes les regardaient avec crainte.

J’ai voulu m’attirer la considération générale, j’ai demandé une bouteille de vin de Champagne frappée de glace, et j’ai grondé avec humeur parce que la glace n’était pas divisée en assez petits morceaux. Tous les yeux se sont tournés vers moi, et, après un petit moment d’admiration, tous les riches de la bande, que j’ai reconnus à leur air important, ont demandé aussi des vins de France.

Ce n’est qu’après une heure et un quart de patience que j’ai laissé cet ennuyeux dîner ; on n’était pas encore au dessert. La salle à manger est fort basse, et j’étouffais.

Pour finir la soirée, je suis entré à la jolie salle de spectacle. Le sort m’a placé auprès de deux Espagnoles, pâles et assez belles, arrivées aussi par le paquebot de la veille ; elles étaient là avec leur père, et, ce me semble, leurs deux prétendus. Ce n’était point la majesté d’une femme de Rome, c’était toute la pétulance, et, si j’ose le dire, toute la coquetterie apparente de la race Ibère. Bientôt le père s’est fâché tout rouge : on jouait Antony ; il voulait absolument emmener ses filles. Les jeunes Espagnoles, dont les yeux étincelaient du plaisir de voir une salle française, faisaient signe aux jeunes gens de tâcher d’obtenir que l’on restât. Mais, au troisième ou quatrième acte, arrive quelque chose d’un peu vif ; le père a mis brusquement son