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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/80

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ŒUVRES DE STENDHAL.

style de la renaissance, et une promenade à couvert à droite et à gauche, malheureusement trop peu étendue. Au nord, car la rue de Paris est nord et sud, et large au moins comme la rue de la Paix, à Paris, on aperçoit fort bien cette admirable colline d’Ingouville chargée de grands arbres et de belles maisons de campagne. C’est l’architecture anglaise.

Toutes les rues de ce quartier neuf sont vastes et bien aérées. Derrière la salle de spectacle, on finit de bâtir une belle place plantée d’arbres ; mais on a eu la singulière idée de placer au milieu un obélisque composé de plusieurs morceaux de pierre, et qui ressemble en laid à une cheminée de machine à vapeur. C’est adroit, dans un pays où l’on voit de toutes parts l’air obscurci par de telles cheminées. Mais il ne faut pas en demander davantage à des négociants venus au Havre, de toutes les parties du monde, pour bâcler une fortune. C’est déjà beaucoup qu’ils aient renoncé à vendre le terrain sur lequel on a dessiné la place. Tôt ou tard ce tuyau de cheminée sera vendu, et l’on mettra à sa place la statue de Guillaume, duc de Normandie.

C’est un fort joli chemin que celui qui suit la crête du coteau d’Ingouville. À gauche on plonge sur l’Océan dans toute son immense étendue ; à droite ce sont de jolies maisons d’une propreté anglaise avec quelques arbres de cinquante pieds, suffisamment vieux. À l’extrémité du coteau, vers les phares, j’ai admiré un verger normand, que je tremble de voir envahir par les maisons ; déjà un grand écriteau annonce qu’il est à vendre par lots. C’est donc pour la dernière fois probablement que j’y suis entré ; il est planté de vieux pommiers, et entouré de sa digue de terre couverte d’ormeaux, dont la verdure l’enclôt de tous côtés, et lui cache la vue admirable. Un homme de goût qui l’achèterait n’y changerait rien, et, au milieu, implanterait une jolie maison comme celles de la Brenta.

À gauche donc on a la mer ; derrière soi c’est l’embouchure de la Seine large de quatre lieues, et au delà la côte de Normandie, au couchant d’Honfleur, où je me promenais hier ;