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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/75

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

on arrive ainsi au pied de la colline sur laquelle Coutances est perchée. Je comptais passer la soirée à voir à mon aise la cathédrale, sur laquelle on a tant discuté, et dont j’aperçois depuis longtemps les deux clochers pointus. Un mauvais génie m’a conduit à la poste, j’y trouve une lettre qui m’y attend depuis trois jours. Elle est écrite par un homme impatient, qui a des millions, et qui met quelque argent dans les affaires de notre maison ; ce dont, lui et nous, nous nous trouvons bien. Mais cet homme riche et timide n’a aucun usage des affaires, et de la moindre vétille se fait un monstre. Parce qu’il a des millions et de la probité, il se croit négociant. Il est à sa magnifique terre de B…, et désire me voir pour une affaire qu’il se garde bien d’expliquer, et qui, selon lui, est de la plus haute importance. Je gagerais que ce n’est rien ; mais aussi l’affaire peut être réellement essentielle.

M. R… me marque qu’il écrit la même lettre, poste restante, dans toutes les villes de Bretagne, pays où il sait que je voyage pour mon plaisir. Je puis fort bien dire que j’ai reçu la lettre, mais qu’une affaire m’a retenu dans les environs de Coutances ; je puis mentir plus en grand, et prétendre que je n’ai reçu que deux jours plus tard cette maudite lettre qui m’appelle sans doute pour une misère, pour quelque faillite de dix mille francs.

Mais cette affaire, cachée derrière un voile, s’empare déjà de mon imagination. Au lieu d’être sensible aux beautés de la fameuse cathédrale de Coutances, et de suivre les idées qu’elle peut suggérer, la folle de la maison va se mettre platement, et en dépit de tous mes efforts, à parcourir tous les possibles en fait de banqueroutes et de malheurs d’argent. Tant il est vrai que, pour être libre de toute préoccupation de ce côté-là, il faut se retirer tout à fait des affaires.

Je vais employer trois heures à voir la ville ; puis je prendrai la poste, et demain à l’heure du déjeuner je serai à B…

La relation de mon séjour à B… n’offrirait que peu d’intérêt au lecteur. En quittant cette propriété, je pris la route du Havre.

Une diligence menée par d’excellents chevaux m’a conduit