Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/74

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
68
ŒUVRES DE STENDHAL.

dix ans ont fait fortune. Je ne connais personne en ce pays, je n’ai pu pénétrer quel est au fond le véritable genre de commerce qui met les gens de Granville en état d’élever tant de belles et grandes bâtisses ; la pêche apparemment.

Il y a de jolis jardins et de jolis petits ponts, appartenant à des particuliers, sur un ruisseau qui coulait, il y a six ans, au milieu des galets, et qui va se trouver au milieu de la ville neuve. Sur ses bords, on a planté la promenade publique, qui déjà, grâce au bon choix des arbres, offre beaucoup d’ombre, et c’est au fond de cette promenade qu’est placé le cercle de négociants qui me permet si obligeamment de lire ses journaux. Quand des chevaux viennent boire et prendre un bain dans ce fleuve de dix pieds de large, qui sépare la promenade des jardins particuliers, l’eau s’élève et inonde toutes les blanchisseuses qui savonnent sur ses bords. Alors grands éclats de rire et assauts de bons mots entre les servantes qui savonnent et les grooms en sabots.

Vis-à-vis l’auberge, où j’ai une très-bonne chambre, dans le faubourg de Granville, on a taillé un passage dans le rocher, apparemment pour la sûreté de la ville. C’est par là que j’allais voir cette mer du nord, si sérieuse en cet endroit. Une nouvelle route, en partie taillée dans le roc, conduit sur la colline, à l’extrémité de laquelle l’ancienne ville est bâtie. Les habitants voudraient faire avouer au génie militaire que Granville ne vaut rien comme ville forte. Mais Granville est dans le cas du Havre ; je fais des vœux pour le génie ; s’il perd ses droits, la cupidité entassera les maisons laides et sales. Arrivé au sommet de cette falaise, le voyageur trouve la vue de l’Océan qui s’étend au nord à l’infini. Le pays battu par les vents semble d’abord peu fertile. Mais à un quart de lieue de la route, sur la droite, du côté opposé à la mer, la plaine étant un peu abritée par la falaise sur laquelle la route est établie, le voyageur voit recommencer ces champs entourés d’une digue de terre couverte de jeunes ormes de trente pieds de haut.

Peu à peu le pays devient admirable de fertilité et de verdure ;