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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/72

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ŒUVRES DE STENDHAL.

mentés par le vent. J’ai trouvé là une pièce de douze en fer abandonnée dans l’herbe, et quelques vestiges d’une batterie. En rentrant en ville, je suis entré dans l’église, triste à merveille. Une vingtaine de jeunes filles y apportaient la dépouille mortelle d’une de leurs compagnes. Il n’y avait d’autres hommes que l’antique bedeau à l’air ivrogne, le vieux prêtre frileux et dépêchant son affaire, et moi pour spectateur.

Pendant qu’on chantait un psaume, je crois, je lisais tristement dans les bas côtés de l’église une quantité d’épitaphes remplies de fautes d’orthographe. Les lettres sont taillées en relief dans le granit noirâtre. Rien de plus pauvre et de plus triste. Ces épitaphes sont de 1620 et des années voisines. Le chœur de cette église n’est pas sur le même axe que la nef.

Je ne sais pourquoi j’étais accablé de tristesse ; si j’avais cru aux pressentiments, j’aurais pensé que quelque grand malheur m’arrivait au loin. Je voyais toujours cette bière couverte d’un mauvais drap blanc, que quatre jeunes filles laides soutenaient à un pied de terre avec des serviettes qu’elles avaient passées par-dessous. Combien on est plus sage à Florence ! toutes ces choses-là se passent de nuit.

Comme je n’avais âme qui vive avec qui faire la conversation, j’ai attaqué la tristesse par les moyens physiques. J’ai trouvé par hasard une assez bonne tasse de café au café placé contre la porte fortifiée de la ville. La descente vers le joli faubourg est agréable et pittoresque : le génie a exigé que les maisons de la rue la plus élevée et la plus marchande de ce faubourg, celle qui arrive à la porte fortifiée de la ville, n’eussent pas plus de quinze pieds de haut ; il fallait laisser leur effet aux pièces de canon du rempart.

Tout le monde parle encore ici du fameux siège de 1794, que les Vendéens furent obligés de lever après s’y être longtemps et bravement obstinés. Là commencèrent leurs malheurs. S’ils avaient pu s’emparer de la ville et du port qui s’assèche à toutes les marées, mais qui est commode, ils auraient eu un moyen