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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/70

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ŒUVRES DE STENDHAL.

Je me souviens qu’à Angers les bourgeois qui habitent les maisons d’un des côtés d’une belle rue toute nouvelle, prétendent que les maisons de leurs voisins de l’autre côté de la rue vont descendre de huit à dix pieds au premier jour. Je n’ai jamais rien vu de si petit que la joie maligne mêlée de fausse commisération qui éclate dans leurs yeux, en parlant deux heures de suite de cet abaissement futur. S’il fallait absolument habiter une petite ville en France, je choisirais Grasse ou la Ciotat.

D’Avranches à Granville, nous avons vu une foule de ces charmantes maisons de paysans, isolées au milieu d’un verger planté de beaux pommiers et ombragé par quelques grands ormeaux. L’herbe qui vient là-dessous est d’une fraîcheur et d’un vert dignes du Titien. « Voyez-vous, m’a dit ma compagne de voyage, ces belles fleurs couleur amarante en forme de cloches ? c’est la digitale, cette plante qu’on donne pour empêcher le cœur de battre trop vite. »

Ces vergers sont séparés des champs voisins par une digue en terre haute de quatre pieds, large de six, et toute couverte de jeunes ormeaux de vingt-cinq pieds de haut, placés à trois pieds à peine les uns des autres. C’est à cette mode que je vois régner depuis Rennes, qu’est due l’admirable beauté du pays. L’œil du voyageur n’aurait rien à désirer s’il apercevait de temps à autre quelques vieux arbres de soixante pieds de hauteur ; mais l’avarice normande ne les laisse point arriver à cet âge. Qu’est-ce que ça rapporte, voir un bel arbre ?

À moitié chemin d’Avranches à Granville, un gros jeune paysan riche, précisément le type de cette cupidité astucieuse qui a civilisé la Normandie, est venu prendre la troisième place du coupé. Il m’a expliqué très-clairement l’industrie fort compliquée de l’éleveur de bœufs ; il s’agit de ces bœufs que nous voyons à Paris sous la forme de rosbif. Ces bœufs changent de mains tous les ans ; la division du travail est extrême et trop longue à rapporter ici. Notre homme passe sa vie sur la route qui de Poissy conduit aux environs de Caen. Ce commerce est