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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/67

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

vertes d’arbres élancés et bien verts par lesquelles la Normandie s’annonce. La route serpente entre ces collines. On voit de temps à autre la mer et le mont Saint-Michel. Je ne connais rien de comparable en France. Aux yeux des personnes de quarante ans, fatiguées des émotions trop fortes, ce pays-ci doit être plus beau que l’Italie et que la Suisse. Ce sont les paysages de l’Albane comparés à ceux du Guaspre. Je ne connais de comparable que les collines des environs de Dezensano, sur la route de Brescia à Vérone. Elles ont plus de grandiose et sont moins jolies.

En faisant à pied la longue montée qui précède les premières maisons d’Avranches, j’ai eu une vue complète du mont Saint-Michel, qui se montrait à gauche dans la mer, fort au-dessous du lieu où j’étais. Il m’a paru si petit, si mesquin, que j’ai renoncé à l’idée d’y aller. Ce rocher isolé paraît sans doute un pic grandiose aux Normands, qui n’ont vu ni les Alpes ni Gavarnie.

Ce n’est pas eux que je plains ; c’est un grand malheur d’avoir vu de trop bonne heure la beauté sublime. Un voyageur me disait hier que la plus jolie personne de Normandie habite l’auberge du mont Saint-Michel. Depuis Dol, je voyageais seul, dans le coupé de la diligence, avec une paysanne de quarante ans extrêmement belle. Cette dame a des traits romains, des manières fort distinguées, et ce qui me surprend au possible, je trouve dans ses façons une aisance et un naturel auxquels beaucoup de nos grandes dames pourraient porter envie. Elle n’a pas du tout l’air d’une actrice imitant bien mademoiselle Mars. De temps en temps, cette noble paysanne tirait de son petit panier une Imitation de Jésus-Christ fort bien reliée en noir, et lisait pendant quelques minutes.

J’ai supposé témérairement qu’à cause de son extrême beauté elle avait eu dans sa jeunesse l’occasion de voir très-bonne compagnie en Angleterre (ses façons sont un peu sérieuses, elle ressemble à une héroïne de l’abbé Prévost) ; qu’arrivée à un certain âge on l’avait mariée, et qu’elle était revenue à la con-