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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/66

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ŒUVRES DE STENDHAL.

tel m’a conduit tout simplement au cercle établi depuis peu à l’extrémité de la promenade nouvelle, formée d’assez jolis arbres bien touffus. Il y a trois ans, ce n’était qu’une triste grève couverte de cailloux. Vivent les pays en progrès, on y est heureux, et par conséquent on y a de la bonté. Arrivé dans la salle du cercle, un monsieur fort obligeant a mis à ma disposition, sans mot dire, trois ou quatre journaux arrivés de Paris depuis une heure. Lorsque je suis sorti après les avoir dévorés, le concierge m’a dit, de la part de ces messieurs, que le cercle ouvre tous les matins à sept heures ; il me semble qu’il est impossible de mieux en agir à Paris. Granville a doublé depuis dix ans ; or, en toute espèce de biens, ce n’est pas posséder qui fait le bonheur, c’est acquérir, dit Figaro. Les négociants de Granville prospèrent ; d’où il suit qu’ils sont heureux et polis, et sans doute moins tracassiers et méchants que les bourgeois de tant de petites villes de France, qui ne savent que faire de leur temps et se plaignent de leurs dix-huit cents livres de rente.

Ce matin, à mon passage à Dol, j’ai pris sur le temps du dîner celui de revoir l’intérieur de la charmante cathédrale. Notre dîner, cependant, était bon et amusant ; il était préparé dans une salle d’une exiguïté plus qu’anglaise, elle pouvait avoir sept pieds et demi de haut ; la table était fort étroite et nos chaises touchaient les murailles de tous les côtés. Deux jeunes filles assez jolies, mais coiffées d’une énorme quantité de cheveux d’une couleur singulière, celle de l’étoupe presque blanche, ont servi dans cette petite salle à manger d’excellentes soles et une profusion de poissons et de fruits de mer.

De Dol à Pontorson, j’ai trouvé un pays d’une admirable fertilité. Tout à coup on arrive sur le bord d’une immense vallée, au fond de laquelle il faut aller chercher le bourg et la rivière de Pontorson. La vue est magnifique et très-étendue, elle fait d’autant plus de plaisir qu’il y a surprise complète. Au fleuve de Pontorson finit la Bretagne.

Je ne saurais assez louer la suite de collines charmantes cou-