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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/63

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.


— Saint-Malo, le

Je ne sais comment je me suis laissé entraîner à perdre deux jours dans cette ville singulière, mais peu aimable : au fond, c’est une prison.

Hier j’ai pris un bateau pour faire le tour des îlots noirs qui, suivant moi, gâtent beaucoup la vue de Saint-Malo du côté de la mer ; ensuite je suis allé errer le long de la jolie côte couverte d’arbres qui termine l’horizon au couchant. Le vent étant agréable et la mer tranquille, j’ai fait mettre la voile, et suis allé au loin vers le couchant, toujours lisant mon roman. J’avais oublié tout au monde. Si l’on m’eût demandé où j’étais, j’aurais répondu : À la Martinique.

J’ai manqué ainsi, à mon grand regret, l’heure du bateau à vapeur qui conduit à Dinan. On dit que les bords de la rivière sont charmants et hérissés de rochers singuliers ; et d’ailleurs on trouve, près de cette ville toute du moyen âge, un menhir de vingt-cinq pieds de haut : ces monuments informes font réfléchir, et je commence à m’y attacher, à mesure que je vois augmenter mon estime pour les Bretons. On m’a beaucoup vanté les quatre Évangélistes, ainsi que le lion et le bœuf ailés, attributs de saint Marc et de saint Luc, qui ornent la façade de l’ancienne cathédrale de Dinan. À peu de distance existait une abbaye dont les ruines sont célèbres ; à la vérité, je n’y aurais peut-être rien compris. Ma longue promenade sur mer m’a privé de tout cela : mais jamais peut-être je ne fus plus sensible à cette admirable peinture, la plus ancienne qui existe dans la langue, d’une passion qui devient tous les jours plus rare dans la bonne compagnie. Plusieurs parties de cette peinture n’ont point été surpassées ; je les compare à certains ciels ornés d’anges par le Pérugin, que les écoles de Rome et de Bologne, si savantes et si supérieures dans tout le reste, n’ont jamais pu faire oublier.

Aujourd’hui j’ai passé ma vie sur les remparts de Saint-Malo à considérer la marée montante, qui quelquefois, à ce qu’on dit, s’élève ici jusqu’à quarante pieds. Je devais partir à midi pour