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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/62

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ŒUVRES DE STENDHAL.

allé moi-même acheter des bougies. Ma chambre donnait sur une rue affreuse de dix pieds de large ; il n’y en avait pas d’autre dans l’hôtel. J’ai demandé une bouteille de vin de Champagne ; et aussitôt l’on s’est souvenu, comme par miracle, qu’un monsieur venait de partir par le bateau à vapeur de Dinan, et l’on m’a conduit, par un escalier de bois en escargot, à une grande chambre au troisième étage, d’où l’on aperçoit fort bien la mer par-dessus le rempart. Je me suis enivré de cette vue, puis j’ai lu la moitié de l’admirable volume que je venais d’acheter ; l’âme enfin rassérénée par ces douces occupations, je me suis mis à écrire ce procès-verbal peut-être trop fidèle de tous mes malheurs intellectuels. Les ennuyeux m’empoisonnent ; c’est ce qui m’eût empêché de faire fortune de toute autre façon que par le commerce ; et mon père eut toute raison de me jeter violemment dans cette voie. Lorsque j’étais douanier, mes amis m’estimaient sans doute ; mais la plupart eussent été charmés que, lorsque je sortais pour la première fois avec un bel uniforme neuf, un enfant jetât sur moi un verre d’eau sale.

Une vérité m’assiège à chaque heure du jour, depuis que je suis en Bretagne. Le petit bourgeois d’Autun, de Nevers, de Bourges, de Tours, est cent fois plus arriéré, plus stupide, plus envieux même, que le bourgeois qui vit à quatre lieues des côtes, et de temps en temps a un cousin noyé par une tempête. — Bravoure des jeunes enfants bretons de la côte de Morlaix, qui se cachent à bord des navires qui partent pour la pêche de la morue sur le banc de Terre-Neuve ; on les appelle des trouvés (trouvés à bord du navire, quand il est loin des côtes). On pourrait lever ici une garde impériale de marins.

Du temps de l’Empire, les corsaires bretons attendaient, pour sortir, quelque tempête qui ne permît pas aux vaisseaux du blocus anglais de se tenir près de leurs rochers de granit noir. Quelle différence pour Napoléon, si, au lieu de faire des flottes, il eût équipé mille corsaires ? Que n’eût-il pas fait avec des Bretons !