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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/61

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

hôtesse me l’a proposé, et j’ai refusé sans réfléchir, uniquement par humeur de m’entendre adresser la parole.

Puis, regardant d’un air bourru, j’ai vu que l’hôtesse était assez jolie femme et polie à l’anglaise ; elle me disait avec dignité qu’une sorte d’omnibus me conduirait à Saint-Servan en un quart d’heure.

J’ai erré dans la ville. Tout y est d’un gris noirâtre ; c’est la couleur du granit de ce pays-ci. J’aurais bien voulu voir la rue où sont nés MM. de Chateaubriand et de Lamennais ; mais j’avais horreur d’adresser la parole à qui que ce soit. Vis-à-vis un palais de justice que l’on construit avec des colonnes à la grecque, j’ai aperçu une ridicule statue de Duguay-Trouin. Avec ses culottes flottantes, cet intrépide marin ne ressemble pas mal à ces statues de bergers en plomb, que les curés de village mettent dans leurs jardins. J’ai trouvé un café fort joli à côté de la statue ; mais j’étais encore empoisonné par mes manants de la route ; je prenais en mauvaise part tout ce que j’entendais dire aux pauvres officiers des trois compagnies qui viennent tous les mois tenir garnison dans cette île. Ces messieurs paraissaient se formaliser beaucoup de l’absence de toute promenade, autre que celle des murailles, non moins que de l’extrême vertu des dames de Saint-Malo. L’un d’eux disait : « Certes, il n’y aurait aucun danger à laisser les demoiselles de ce pays-ci seules avec les jeunes gens les plus aimables ; on peut être assuré qu’elles ne songeront jamais qu’à leur plus ou moins de fortune. Le plus beau cavalier, s’il n’est pas assez riche pour s’établir, n’est d’aucun danger pour ces vertus calculantes. »

Il me restait la ressource de demander du vin de Champagne ; mon hôtesse m’avait assuré que le sien était excellent. Mais quoi de plus triste que de boire seul pour oublier un chagrin ridicule ?

Je suis allé chez le libraire, où j’ai trouvé la Princesse de Clèves, petit bouquin fort joliment relié. Afin de ne pas avoir à m’impatienter contre les sales chandelles de la province, je suis