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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/60

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ŒUVRES DE STENDHAL.

saient de cent pas en cent pas de pauvres navires couchés sur le flanc. Ils attendent le flot pour se relever, et cet exercice continu fatigue leurs membrures.

Au delà de cette plaine de boue et de sable entrecoupée de flaques d’eau, on aperçoit Saint-Servan, qui a l’air d’une assez jolie petite ville. Elle est du moins entourée d’arbres bien verts, tandis qu’à Saint-Malo on ne voit que du granit noirâtre et quelques figuiers de quinze ou vingt pieds de haut, à peu près comme ceux de Naples sur la route de Portici ; mais les figues de Saint-Malo ne mûrissent pas. Je conclus de la vue de cet arbre du Midi, à la vérité abrité par des murs, que les froids de Saint-Malo ne sont jamais fort rigoureux. C’est déjà un grand avantage que cette ville doit au voisinage de la mer. Elle doit à Louis XIV, et à la considération qu’avait inspirée aux ministres de la marine l’audace admirable de ses habitants, une enceinte de murs qui fait exactement le tour de la ville et dont l’épaisseur sert de promenade. Il y a parapet du côté de la ville comme du côté de la mer, et le promeneur se trouve à peu près à la hauteur du second étage des maisons. Il m’a semblé qu’à marée basse, ce parapet est souvent à soixante pieds des flots. Cette promenade originale m’a fort intéressé, et ce n’est qu’au bout d’une heure et demie, après avoir fait exactement le tour de la ville, que je suis revenu à l’escalier voisin de la porte par lequel j’y étais monté. Mais je me suis arrêté souvent pour considérer soit les îlots noirs et déchirés par les vagues qui défendent Saint-Malo contre les lames de la grande mer, soit la colline couverte d’arbres qui, à droite au delà du golfe de Saint-Servan, s’avance fort dans la mer. Les grands figuiers dont j’ai parlé se trouvent dans de fort petits jardins, qui existent quelquefois entre le mur de la ville et les maisons du côté opposé à l’unique porte de Saint-Malo, c’est-à-dire au couchant.

Ce que le destin m’avait fait voir de la société aujourd’hui m’avait jeté dans un si profond dégoût de l’espèce humaine, que j’ai sottement refusé d’aller au spectacle à Saint-Servan. Mon