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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/41

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

double rang d’assez jolis arbres ; entre les arbres et les maisons on trouve une rue suffisamment large. On voit que Lorient a été bâtie par la main de la raison. Les rues sont en ligne droite ; ce qui ôte beaucoup au pittoresque. Ce fut en 1720 que la compagnie des Indes créa cet entrepôt à l’embouchure d’une petite rivière nommée la Scorf. Comme le flux et le reflux y pénètrent avec force, il a été facile d’en faire un grand port militaire ; on y fabrique beaucoup de vaisseaux, et j’ai dû subir la corvée de la visite des chantiers et magasins, comme à Toulon. Dieu préserve les voyageurs d’un tel plaisir !

Ce matin, en me levant, j’ai couru pour voir la mer. Hélas ! il n’y a point de mer, la marée est basse ; je n’ai trouvé qu’un très-large fossé rempli de boue et de malheureux navires penchés sur le flanc en attendant que le flux les relève. Rien de plus laid. Quelle différence, grand Dieu ! avec la Méditerranée ! Tout était gris sur cette côte de Bretagne. Il faisait froid, et il y avait du vent. Malgré ces désagréments, j’ai pris une barque et j’ai essayé de suivre l’étroit filet d’eau qui séparait encore les immenses plages de boue et de sable.

J’ai attendu ma barque sur la promenade de la ville assez bien plantée d’un grand nombre de petits arbres, et bordée par un quai sur lequel se promenaient gravement deux employés de la douane ; ils étaient là occupés à surveiller trois ou quatre petits bâtiments tristement penchés sur le côté. L’un d’eux gourmande vertement une troupe d’enfants qui violaient la consigne en essayant de noyer un oiseau dans une petite flaque d’eau restée autour du gouvernail d’un de ces malheureux navires penchés au delà de ce port. Entre la mer et la ville, j’aperçois une jolie colline assez vaste et bien verte ; des soldats y sont à la chasse aux hirondelles. : leurs coups de fusil animent un peu la profonde solitude de cette espèce de port marchand.

On ne voit point d’ici le port militaire, il est situé à la gauche de la promenade, et en est séparé par une longue rue de la ville.

Mon matelot m’expliquait toutes les parties du port militaire